PARIS
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35
1856
Amené, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine, à m'occuperd'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai été arrêté enquelque sorte malgré moi, par une curiosité indicible, devant l'étrangeet terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis à l'étudier avecardeur. Mettant de côté la fantasmagorie de convention, qui a faitd'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup pluslégendaire qu'historique, j'ai voulu pénétrer jusqu'à l'homme et lepeindre dans sa réalité, sinon tel que les contemporains l'ont vu, dumoins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.
Cette entreprise ne m'a semblé ni impossible, ni trop téméraire, grâceaux précieux fragments de Priscus et à plusieurs chroniques du Vesiècle, qui répandent sur la physionomie du grand barbare une lumièrefranche et directe. La question pour moi était de saisir ses traits surle vif, avant ce mirage que la poussière des siècles produit toujoursentre une figure historique et la postérité, et qui fut plus completpour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assuré, Priscus. Onsait que ce savant grec, attaché à la mission que Maximin remplit prèsd'Attila en 449, par l'ordre de Théodose II, visita toute la Hunniedanubienne, séjourna parmi les Huns, et approcha mêmetrès-particulièrement d'Attila et de ses femmes; et que le récit del'ambassade dont il faisait partie, nous a été conservé à peu près inextenso dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais cequ'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit,observateur opiniâtre et fin, nous a laissé une narration aussi amusantequ'instructive, et qui nous prouve que les qualités qui immortalisèrentHérodote n'étaient pas éteintes chez les voyageurs grecs du Ve siècle.Priscus a donc été le point de départ de cette étude.
Après les extraits de Priscus, et les chroniques très-résumées deProsper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornandès,Visigoth d'origine et évêque de Ravenne, qui écrivit, vers 550, unehistoire de ses compatriotes, les Goths, où il fait une large place à lapeinture des Huns et de leur roi. C'est déjà un autre point de vue quecelui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisagéainsi rétrospectivement, à un siècle de distance et à travers lestraditions des Goths, déjà fortement poétisées, si l'on me pardonnecette expression, Attila apparaît non pas plus grand que dans Priscus,mais plus sauvage; d'une barbarie plus forcée, plus théâtrale; il abeaucoup perdu de sa réalité historique. Le tableau de Jornandès anéanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'ilnous fait apercevoir le travail latent qui s'opérait dès lors au sein dela tradition germanique, et devait aboutir au cycle des poëmes teutonssur Attila.
Ces poëmes teutons et les légendes latines forment, avec les traditionsvenues d'Or