PRIX: 10 CENTIMES
PUBLICATIONS PÉRIODIQUES
DE LA
COLONIE COMMUNISTE
D'AIGLEMONT
(ARDENNES)
FÉVRIER 1906

Au Lecteur,
Les idées libertaires sont peu connues ou faussées à dessein par ceuxcontre lesquels nous luttons et dont l'égoïste intérêt maintientl'erreur et l'ignorance au prix des pires mensonges.
La série de publications que nous commençons aujourd'hui avec l'aide decamarades qui trouvent tout naturel d'exprimer ce qui leur semble justeet vrai est un complément à l'œuvre que nous avons commencée àAiglemont.
Nous estimons que la diffusion des principes anarchistes, que le libreexamen et la juste critique de ce qui est autour de nous ne peuvent quefavoriser le développement intégral de ceux qui nous liront.
Montrer combien l'autorité est irrationnelle et immorale, la combattresous toutes ses formes, lutter contre les préjugés, faire penser.Permettre aux hommes de s'affranchir d'eux-mêmes d'abord, des autresensuite; faire que ceux qui s'ignorent naissent à nouveau, préparer pourtous ce qui est déjà possible pour les quelques-uns que nous sommes, unesociété harmonieuse d'hommes conscients, prélude d'un monde de libertéet d'amour.
Voilà notre œuvre; elle sera l'œuvre de tous si tous veulent, animésde l'esprit de vérité et de justice, marcher à la conquête d'un meilleurdevenir.
LA COLONIE D'AIGLEMONT.
Mon jeune Camarade, tu m'as demandé, non sans quelque intentionironique, de t'expliquer ce qu'est, ou plutôt ce que doit être unlibertaire; te sachant de bonne volonté, quoique avec une tendanceatavique à railler ce que tu n'as pas encore compris, je vais tenter desatisfaire ta curiosité.
Seulement garde-toi de croire que je me pose, vis-à-vis de toi, endocteur et en prophète; et dès le premier moment, prépare-toi non àaccepter mes affirmations comme des dogmes contre lesquels rien neprévaut, mais au contraire à les discuter, à les passer au crible de tapropre raison et à ne les admettre comme vérités que lorsque tu te serasconvaincu, par tes propres lumières, qu'elles ont droit à ce titre.
Il n'est d'éducation sérieuse et profonde que celle qu'on se donne àsoi-même. Chacun doit être son propre maître et la mission de ceux quicroient savoir est non pas d'imposer leurs opinions, mais de proposer àautrui avec arguments raisonnés, les idées-germes qui doivent fructifierdans son propre cerveau.
Tout d'abord, remarque ceci: toutes les fois qu'un homme parle debonheur universel, de bien-être général, de joie mondiale et de paixterrestre, un cri s'élève contre lui, fait de colère et de mépris.
D'où vient cet importun, ce fou, qui croit à la possibilité du bonheur!À quel titre se permet-il de réprouver la lutte féroce des hommes lesuns contre les autres? Le bien est une utopie, il n'est de réalité quele mal et le devoir de tout être raisonnable est d'aggraver le mal enlivrant tous les biens terrestres à la concurrence, à la bataille, et enappelant à son aide la brutalité et la mort.
Non seulement celui qui veut l'humanité heureuse est taxé de folie, maisbien vite on le qualifie de criminel, d'être essentiellement dangereux,on le poursuit, on le traque et, si l'on peut, on le tue.
Donc, mon jeune Camarade, commence par t'interroger, demande-toi si tute sens prêt à subir toutes les avanies, toutes les persécutions, sanste décourager et sans reculer.
Sache bien que pour vouloir le bonheur d'aut