Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 5
Le roi Lear.--Cymbeline.--La méchante femme mise à la raison.
Peines d'amour perdues.--Périclès.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1862
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En l'an du monde 3105, disent les chroniques, pendant que Joasrégnait à Jérusalem, monta sur le trône de la Bretagne Leir, fils deBaldud, prince sage et puissant, qui maintint son pays et ses sujetsdans une grande prospérité, et fonda la ville de Caeirler, maintenantLeicester. Il eut trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, de beaucoupla plus jeune des trois et la plus aimée de son père. Parvenu àune grande vieillesse, et l'âge ayant affaibli sa raison, Leir vouluts'enquérir de l'affection de ses filles, dans l'intention de laisser sonroyaume à celle qui mériterait le mieux la sienne. «Sur quoi ildemanda d'abord à Gonerille, l'aînée, comment bien elle l'aimait;laquelle appelant ses dieux en témoignage, protesta qu'elle l'aimaitplus que sa propre vie, qui, par droit et raison, lui devaitêtre très-chère; de laquelle réponse le père, étant bien satisfait, setourna à la seconde, et s'informa d'elle combien elle l'aimait;laquelle répondit (confirmant ses dires avec de grands serments)qu'elle l'aimait plus que la langue ne pouvait l'exprimer, et bienloin au-dessus de toutes les autres créatures du monde.» Lorsqu'ilfit la même question à Cordélia, celle-ci répondit: «Connaissantle grand amour et les soins paternels que vous avez toujoursportés en mon endroit (pour laquelle raison je ne puis vous répondreautrement que je ne pense et que ma conscience me conduit), jeproteste par-devant vous que je vous ai toujours aimé et continuerai,tant que je vivrai, à vous aimer comme mon père par nature;et si vous voulez mieux connaître l'amour que je vous porte,assurez-vous qu'autant vous avez en vous, autant vous méritez,autant je vous aime, et pas davantage.» Le père, mécontent decette réponse, maria ses deux filles aînées, l'une à Henninus, duc deCornouailles, et l'autre à Magtanus, duc d'Albanie, les faisant héritièresde ses États, après sa mort, et leur en remettant dès lors lamoitié entre les mains. Il ne réserva rien pour Cordélia. Mais ilarriva qu'Aganippus, un des douze rois qui gouvernaient alors laGaule, ayant entendu parler de la beauté et du mérite de cetteprincesse, la demanda en mariage; à quoi l'on répondit qu'elle étaitsans dot, tout ayant été assuré à ses deux soeurs; Aganippus insista,obtint Cordélia et l'emmena dans ses États.
Cependant les deux gendres de Leir, commençant à trouver qu'ilrégnait trop longtemps, s'emparèrent à main armée de ce qu'ils'était réservé, lui assignant seulement un revenu pour vivre et soutenirson rang; ce revenu fut encore graduellement diminué, et cequi causa à Leir le plus de douleur, cela se fit avec une extrêmedureté de la part de ses filles, qui semblaient penser que tout «cequ'avait leur père était de trop, si petit que cela fût jamais; sibien qu'allant de l'une à l'autre, Leir