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George Sand
Ce que nous allons transcrire sera, pour le lecteur, un roman et unvoyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage.Pour nous, c'est une histoire réelle; car c'est le récit, écrit parlui-même, d'une demi-année de la vie d'un de nos amis: année pleined'émotions, qui mit en relief et en activité toutes les facultés de sonâme et toute l'individualité de son caractère.
Jusque-là, Jean Valreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi lui-même)n'était connu ni de lui ni des autres. Il avait eu l'existence la plussage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au temps où nousvivons. Des circonstances inattendues et romanesques développèrent toutà coup en lui une passion et une volonté dont ses amis ne le croyaientpas susceptible. C'est par cet imprévu de ses idées et de sa conduiteque son récit, sous forme de journal, offre quelque intérêt. Sesimpressions de voyage ne présentent rien de bien nouveau; elles n'ontque le mérite d'une sincérité absolue et d'une certaine indépendanced'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute réflexion préliminairesur son travail: ce serait le déflorer. Nous nous bornerons à quelquesdétails sur l'auteur lui-même, tel que nous le connaissions avant qu'ilse révélât, par son propre récit, d'une manière complète.
J.V. (soit Jean Valreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve lesinitiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, ily a une douzaine d'années, au fond de notre province. Valreg père étaitavocat. C'était un honnête homme et un homme aimable. Son instructionétait sérieuse et sa conscience délicate; mais, comme beaucoup de nosconcitoyens du Berry, il manquait d'activité. Il laissa, pour toutefortune, à ses deux enfants, vingt mille francs à partager.
En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoiacquérir l'éducation nécessaire à une profession libérale, ou fonder unpetit commerce. Les amis de M. Valreg n'avaient donc pas à se préoccuperdu sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sansprotection. Leur mère était morte jeune; mais ils avaient des oncles etdes tantes, honnêtes gens aussi, et pleins de sollicitude pour eux.
Pour ma part, je les avais entièrement perdus de vue depuis longtemps,lorsqu'un matin on m'annonça M. Jean Valreg.
Je vis entrer un garçon d'une vingtaine d'années dont la taille etla figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. Il étaittimide, mais plutôt réservé que gauche, et, voulant le mettre à l'aise,j'y parvins très-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant à lequestionner.
—Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous étiez un enfant,lui dis-je; est-ce que vous vous souvenez de moi?
—C'est parce que je m'en souviens très-bien, répondit-il, que je mepermets de venir vous voir.
—Vous me faites plaisir: j'aimais beaucoup et j'estimais infinimentvotre père.
—Ton père! reprit-il avec un abandon qui me gagna le coeur tout desuite. Autrefois, vous me disiez tu, et je suis encore un enfant.
—Soit! ton pauvre père t'a quitté bien jeune! Par qui as-tu été élevédepuis?
—Je n'ai pas été élevé du tout. Deux tantes se disputèrent ma soeur…
—Qui est m